nicolaspianiste

 

Qui je suis?

Disons d'abord que j'ai pas mal voyagé… Et notamment habité deux pays que j'appellerai, un peu caricaturalement, le pays de la danse et celui du chant… Un peu caricaturalement, parce qu'il y en a d'autres, des pays de la danse ou du chant, et que les deux choses sont évidemment très liées… Mais ces deux composantes essentielles de la musique, devenues de véritables valeurs pour moi, et qui dirigent mon enseignement, me permettront ici de me présenter à vous, et de vous raconter un peu de ma vie et de mon parcours musical. En vous expliquant, justement, comment elles sont devenues des valeurs pour moi. Allons-y donc...

 

Chapitre 1 / Du Brésil au Fût Chantant : la danse!

 

Tout commence en Août 2014, à Cavalcante de Goias, un gros village perdu au milieu du paysage de savanes et de forêt tropicale de la « Chapada dos Viadeiros » à 500 km au Nord de Brasília…

 

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Un français débarque. Un gringo. Il était prof de français il y a quelques mois encore ; il a démissionné parce que, explique sa lettre de démission, son métier manquait de « Poésie ». Ce n'est pas un motif sérieux, pour le reste du monde, qui trouve parfois la lettre géniale, plus souvent stupide ou inconsidérée (abandonner un poste de fonctionnaire dans le monde où on vit, c'est du suicide ! un vrai burn out ! ) ; mais pour lui, il n'y en a pas de plus sérieux et réfléchi. Il est même encore tout étonné que tout ce que lui a appris sa formation poussée en Lettres ne soit compris par personne : c'est-à-dire que la poésie au sens large, la poiesis des grecs, qui désigne toute la capacité créative de l'être humain, ne soit généralement pas reconnue comme une valeur si essentielle, et encore moins comme la seule religion vraie, celle de la beauté, qui est la sienne ; et il a encore dans la tête cette horrible phrase d'une collègue qu'il avait remplacée à ses débuts et qui lui avait dit : « Tu veux pas leur faire le chapitre sur la Poésie ? Parce que j'aime pas ça, moi, la Poésie... » Une phrase qui résonne pour lui comme si elle avait dit qu'elle n'aimait pas l'Humanité, plus ou moins…

 

Il passe son temps à essayer d'écrire un roman, depuis sa démission. Et puis, en Août 2014, il débarque donc à Cavalcante, dans la Chapada dos Viadeiros, et là, rencontre Paulo, qu'on appelle aussi « Pardal ». Pardal guide les touristes dans la Nature ; il est payé pour se balader dans un paysage paradisiaque. Ce que notre gringo trouve être un métier plutôt idéal. À quoi Pardal répond : « Ben fais-le ! Viens t'installer ici… » 

 

cavalcante

Et quinze jours plus tard, le gringo s'installe à Cavalcante. Pas forcément pour devenir guide nature (même si c'est une idée vague qui continuera à lui trotter dans la tête jusqu'à ce qu'il quitte le Brésil) mais parce qu'il sait qu'il vivra mieux au milieu de la nature et du peuple brésilien qu'à Brasília au milieu de la communauté des expats. Il s'est souvenu que lui aussi vient de la campagne (de Saint Thégonnec, dans le Finistère). Et puis surtout, c'est comme ça qu'il voit le voyage…

 

baltazar

Mais il y a aussi la musique… La musique qui est depuis la création du monde au cœur de la poésie. Et depuis toujours aussi au cœur de sa vie, même si ses études et son métier l'empêchent de la pratiquer, depuis très longtemps. C'est une vieille frustration… Or Pardal est aussi percussionniste, et batteur d'un groupe de reggae qui cherche justement un clavier. Le groupe s'appelle Uskaba et il est mené par Rodrigo, alias « Digâo » :

UMARRAIZ - CHAPADA - USKABA - ESPADA DA PAZ

Grâce à Pardal, avant même la fin de son déménagement, notre gringo se retrouve sur les planches à jouer avec Uskaba. Le reggae, il n'y connait rien. Mais il est très heureux d'être là. De l'intérieur, c'est une expérience formidable. Ce que fait le groupe est beau et il en fait partie. Il entend le contretemps particulier au reggae, le « skank », et il a l'idée, lui, de jouer parfois à contretemps avec les autres, et parfois sur le temps, là où le skank lui laisse de la place. Ça lui semble une bonne idée.

 

Bon, en réalité, c'est une très mauvaise idée. Parce que c'est une idée, justement, une pensée. Et que penser, c'est tout le contraire de danser. De l'extérieur, pour les autres musiciens et le public, c'est même sans doute l'horreur. Et ce gringo tout raide qui casse le rythme, si on avait été en France, n'aurait sans doute plus jamais joué avec le groupe. Il aurait été ridicule, on s'en serait moqué, fin de l'histoire.

 

Seulement voilà, on est au Brésil… Et les gringos tout raides, au Brésil, avec leur incapacité à ce qui semble le plus naturel du monde, la danse, ça provoque davantage de pitié et d'étonnement que de moquerie. Ce qui fait que non seulement le groupe ne se débarrassera pas du gringo, mais passera deux ans à supporter ses raideurs et à les soigner. Jusqu'à ce qu'il skanke comme un jamaïcain, et réapprenne à danser. À ne plus penser ; à lâcher prise.

 

« Réapprenne », c'est la grande leçon à en tirer… Parce que ce qui le frappe aujourd'hui, depuis qu'il est revenu en France, c'est le point auquel notre éducation est responsable de notre incapacité à danser. C'est évident : l'extraordinaire, ce n'est pas que les Brésiliens (ou les Africains) aient le « rythme dans la peau ». C'est qu'on l'ait aussi peu en Europe, le bizarre. Depuis son retour, son voisin de deux ans et demi ainsi que tous les très jeunes enfants qu'il croise quand il joue dans la rue, le lui ont prouvé vingt fois : quand la musique groove vraiment, ils dansent. Ils sont même les meilleurs « indicateurs de groove » dont un musicien puisse rêver. Ce sont les adultes, qui ne savent plus.

 

D'autres choses sont frappantes, depuis mon retour, qui m'ont beaucoup appris sur ce que c'est que la danse, au sens général et philosophique du terme. Le fait d'avoir à réapprendre à vouvoyer les gens (au Brésil, on tutoie son chef, son banquier, la police…) ou à ne plus les prendre dans mes bras pour les saluer, par exemple… Ce que notre éducation et la politesse à la française provoquent, c'est une certaine forme de séparation entre les êtres humains que combat justement la danse qui, elle, est toujours une forme de communion et de communication : un musicien qui pousse le corps de celui qui l'écoute à danser, des musiciens qui jouent ensemble dans le même rythme (la même « vibe », on dirait en reggae), une foule qui danse sur le même beat, tout ça, c'est de la communication. Et ce qui est génial, dans le hasard de la rencontre avec Uskaba, c'est qu'aucun autre style de musique autant que le reggae ne le met autant en avant et ne pouvait si bien me l'apprendre… J'aime le reggae parce que le reggae est une forme de musique ultra, de religion de la musique et de la danse. Derrière les mots « unity » ou « one », la philosophie rasta cherche à exprimer justement cette forme de communion et de communication dans la paix qui s'obtient en particulier dans la musique. Des concepts parfois difficiles à comprendre, vus d'Europe, mais faciles à vivre. Parce qu'encore une fois, danser, c'est le contraire de penser…

 

Huit ans de conservatoire m'ont en fait moins appris sur la musique que ma première expérience au sein d'Uskaba. Parce qu'en général, dans les conservatoires, on n'apprend pas le plaisir essentiel de la musique, celui de la communion et de la danse. On n'y est que très rarement poussé à jouer avec d'autres musiciens, et encore plus rarement à improviser ensemble. Ou alors selon des règles scolaires qui sont tout sauf de la danse : qui sont, sur le modèle scolaire, de la pensée avant tout. C'est ce qui fait que la musique est pour beaucoup de français un peu comme un sport, et une compétition : on est bon, ou pas bon. Mais est-ce que « être bon » a vraiment une importance dans le plaisir ? Je fais partie de ceux qui pensent que pour être un bon amant, il vaut mieux être un grand amoureux qu'un grand sportif… Et qu'en musique, c'est pareil…

 

Depuis mon retour, j'ai aussi remarqué que souvent ici les musiciens, quand ils jouent ensemble, avaient davantage tendance à essayer de démontrer qu'ils sont de bons musiciens qu'à jouer de la musique. À montrer qu'ils sont de bons amants, plein de technique, qu'à aimer, c'est-à-dire à vraiment écouter les autres et le résultat d'ensemble de ce qu'ils jouent, pour un public dont la réaction leur est tout aussi indifférente. Ce qu'ils essaient d'en obtenir, de leur public, c'est rarement de la danse. C'est plus souvent des paroles admiratives d'après-concert. Et c'est l'idée contraire que j'essaie de défendre aujourd'hui, dans le cadre de la scène ouverte du Fût Chantant, à Saint-Brieuc, où j'ai été recruté il y a quelques mois ; l'idée que la musique, c'est avant tout de la danse : un moment de communion et de plaisir, ouvert à tous, et même quand on n'a pas, ou très peu, de technique.

 

Tous les jeudis soirs à Saint-Brieuc, Nicolas anime les bœufs du Fût Chantant

Chaque jeudi soir, place haute du Chai à Saint-Brieuc, Pierre et Marlène accueillent au Fût Chantant les musiciens de tous poils, confirmés ou amateurs, pour taper le bœuf. Ce rituel existe depuis 3 ans mais a pris une nouvelle tournure avec Nicolas Milin.

https://actu.fr

 

 

Et ça marche plutôt bien… Depuis que j'ai repris l'animation de la scène ouverte hebdomadaire du Fût Chantant (place-haute du Chais, tous les jeudis), les musiciens sont de plus en plus nombreux à venir jouer, mais aussi le public à venir écouter, et danser. Pas parce que je suis un « bon » musicien. Mais parce que je calme vite les ardeurs de ceux qui viennent pour la démonstration de force technique au mépris de la communion musicale, et que je m'efforce de faire comprendre à ceux qui n'en ont pas, de technique musicale, qu'ils ont quand même leur place dans la danse, y compris sur scène. Au Brésil, il m'est arrivé plusieurs fois de retrouver quelqu'un qui m'avait dit ne pas être musicien une heure plus tôt, en train de chanter et jouer de la percu au milieu d'un bœuf, une heure plus tard. Et c'était effectivement quelqu'un qui ne savait sans doute pas grand-chose de la musique. Mais c'était par contre quelqu'un qui savait danser : c'est-à-dire que pour jouer de la percussion, il n'avait pas besoin d'avoir étudié la batterie au conservatoire ; juste de la capacité humaine normale à écouter les autres, entrer en communion avec eux… et en lâchant prise, et sans se demander s'il était « bon » ou pas « bon », à se laisser aller au plaisir et à l'amour qui sont le vrai fond de la musique.

Jam Session au Fût Chantant

Affronter les « bons » et laisser jouer les « pas bons », c'était à première vue prendre un gros risque : celui de perdre les premiers et que les seconds fassent n'importe quoi. Sauf que les "bons" et les "pas bons", ça n'existe pas vraiment : c'est tout ce que m'a appris le Brésil. Si bien que parmi ceux qu'on classe d'habitude dans les premiers, je n'ai fait fuir que ceux qui ne venaient que pour s'écouter eux-mêmes, et que beaucoup des seconds se sont montrés capables de trouver leur place, même discrète, de la même manière que le brésilien non-musicien dont je viens de parler : parce que la musique, fondamentalement, c'est FACILE (un autre de mes credos)… La preuve, c'est que tous les jeudis, il y a vraiment de la musique au Fût Chantant, maintenant. Les « bons » qui ont l'esprit du « one » sont là pour guider les autres dans la vibe, tantôt blues, tantôt reggae, tantôt jazz, tantôt raï… Et le public revient, et danse, et se mêle aux musiciens, ce qui est la plus belle des récompenses, parce que c'est la preuve que j'ai réussi à transmettre quelque chose de l'état d'esprit que le Brésil a pu me donner…

 

C'est aussi ce que j'essaie de transmettre dans mes cours particulier. Le sens de la danse au sens large et philosophique du terme, et le plaisir de transmettre une émotion ou de jouer ensemble (avec moi, pendant les cours, dans un premier temps). Si vous voulez être un technicien virtuose, je peux vous aider. Je connais les techniques de travail pour ça. Mais je m'efforcerai de vous faire comprendre qu'il y a beaucoup plus de sens à savoir taper du pied qu'à dérouler de longs rubans de notes rapides. Et qu'apprendre la musique, ce n'est pas aller des mélodies ennuyeuses des méthodes pour débutant aux pièces virtuoses qui attesteront de votre « niveau » enfin supérieur et glorieux. C'est apprendre à s'exprimer à tout ce qui a envie de danser en vous. La virtuosité vient à ceux qui ont les émotions complexes que le morceau virtuose a à transmettre, et elle leur vient naturellement ; penser qu'on travaille d'abord la virtuosité de manière scolaire et pénible, pour avoir le droit seulement ensuite de transmettre ces émotions complexes, c'est prendre le travail à l'envers, à mon avis. Ce qui est toujours possible : la Chine est ainsi réputée savoir fabriquer de petits virtuoses classiques, à coups de discipline et d'exercices proches de la torture. Mais les John Lennon issus de ce genre d'école semblent rares, et les Bob Marley encore plus…

Riverside Agnes Obel - Cover Violaine

 

Chapitre 2 / De la Turquie au marché de Paimpol : le chant

 

Un musicien qui ne sait pas danser n'est pas vraiment un musicien pour moi ; si vous venez de lire ce qui précède, vous devez commencer à comprendre ce que je veux dire : non pas qu'un musicien doit être capable de tout danser, et de connaître par instinct les pas compliqués de la salsa, du tango ou de la gavotte fisel, ce dont sont incapables même ceux que les préjugés racistes rangent dans la catégorie « rythme dans la peau », mais qu'un musicien est quelqu'un qui accepte d'utiliser son corps pour communiquer, au lieu d'en faire une barrière entre lui et les autres. Je voudrais maintenant raconter aussi comment j'ai appris qu' un musicien qui ne chante pas n'est pas non plus vraiment un musicien…

 

Source: Externe

Avant le Brésil, il y a longtemps, j'ai aussi voyagé en Turquie. J'y ai vécu un an, travaillé comme prof de français à Ankara, et appris à jouer du bağlama, une sorte de saz traditionnel turc, plus court que le saz au sens propre. J'y avais été poussé par Bahattin, chauffeur du bus scolaire qui m'emmenait au lycée tous les matins, et qui était un peu devenu mon père adoptif en Turquie. Bahattin adorait la musique, et le rapport des turcs à leur tradition musicale est très particulier : en Turquie (même si ce genre de généralité nationale est toujours en partie fausse), la musique traditionnelle a une emprise telle que la musique qu'on entend à la radio aujourd'hui est pour beaucoup la même que celle qu'on écoutait avant l'invention de la radio, mais aussi et surtout la même qu'on étudie à l'école quand on étudie les poètes classiques. Un peu comme si la chanson française, c'était encore du Ronsard et du Villon. Bahattin et sa bande de copains de la mafia des taxis d'Ankara m'ont fait entrer dans cet univers-là, poussé à prendre des cours de musique traditionnelle (et de boxe), et m'intéresser d'assez près à la musique turque pour que je passe mes derniers mois dans le pays à voyager avec mon bağlama à la rencontre de tous ceux qui pouvaient m'enseigner un peu de cette tradition. Quand j'arrivais quelque part, mon bağlama sur le dos éveillait la curiosité, me permettait d'entrer en contact avec les gens ; je demandais alors si on connaissait quelqu'un qui pourrait m'apprendre quelque chose des türküleri, les chants traditionnels turcs, et on me conduisait ici vers un garçon coiffeur de dix-sept ans, là chez un vieux maître.

 

Source: Externe

À Erzurum, j'ai comme ça passé une semaine chez un de ces maîtres, un Hoca (Fethi Siverekli), qui vivait très, très, très pauvrement d'un restaurant à l'ambiance très défraîchie, dont la salle immense était toujours vide, à l'exception de deux apprentis qu'il avait recueillis dans la rue. Un restaurant sans stock, où on a sans doute dû aller chercher, à crédit, un steak chez le boucher du coin avant de me servir, le soir de mon arrivée, et où je n'ai mangé le reste de la semaine que cet unique plat de pauvre dont j'ai oublié le nom, mais qui est traditionnel en Turquie et qui consiste, en gros, en une bouillie de pain rassis, d'oignons, de tomates et d'oeufs brouillés.

 

Le Hoca avait pourtant derrière lui une grande carrière de joueur de saz : il avait beaucoup tourné en Europe, et en Allemagne en particulier, où vivent beaucoup de turcs. Sa carrière avait cependant tourné court le jour où il était passé sous un train, et… perdu ses deux bras. Oui, mon maître en saz avait deux bras en plastique…

 

Mais il chantait encore, et les meilleurs musiciens de la ville venaient tous les soirs jouer au fond de son restaurant, sans public, entre eux. Il est aussi le premier à m'avoir mis derrière un micro. Et il s'est servi de moi pour essayer de se faire un peu de pub : il avait encore assez d'influence pour rameuter les medias et cette semaine-là, il y a eu des articles dans l'Erzurum Gazetesi à propos du Français qui joue du bağlama («  BAĞLAMA’YA'FRANSIZ'DEĞİL ! »). Je suis aussi passé à la télé locale…

 

Erzurum Gazetesi Arşiv

BAĞLAMA'YA FRANSIZ DEĞİL Yaz tatilini Doğu Anadolu Bölgesi ndeki illeri tek, tek dolaşarak geçiren Fransız genç, Erzurum da bağlama çalmayı öğrendi, türkü söyledi.

http://www.erzurumgazetesi.com.tr

 

De mon côté, ce voyage m'a permis de retrouver un plaisir que j'avais perdu depuis très longtemps, et qui était celui du chant. Quand j'étais petit, on me choisissait pour chanter en soliste à la messe de Noël ; et j'avais un plaisir incommensurable à faire résonner ma pure voix d'enfant dans l'accoustique de l'église. Un plaisir que j'ai retrouvé là, au fond de ce restaurant, en entendant ma voix résonner un peu de la même manière, grâce à la reverb démesurée que mon Hoca mettait dans sa sono, suivant la tradition des musiques orientales, depuis que la sono existe. Un plaisir dont mon maître sans bras était aussi tout un symbole. Un plaisir que j'ai en fait rencontré partout, pendant tout mon voyage et toute mon année en Turquie, chez des gens qui n'avaient pas l'air, comme ça, de grands musiciens, mais qui chantaient, beaucoup plus qu'en France. Et un plaisir que je n'ai su relier que plus tard à une expérience importante, que j'avais faite à Ankara.

 

Il y avait une traductrice, au lycée où je travaillais, dont le mari, Levent, était lui aussi un grand maître de la musique populaire turque, un Hoca, et elle m'avait proposé de le rencontrer pour qu'il m'apprenne éventuellement quelque chose. Mais après une courte entrevue dans leur salon, il avait refusé de m'enseigner quoi que ce soit, en laissant entendre que c'était peine perdue. Il m'avait fait passer une sorte de test pour ça, très court, mais très efficace, et qui m'a fait me poser des questions pendant des années. Il a pris son verre à thé, et il a tout simplement tapé dessus avec sa cuiller. Puis il m'a demandé de faire la même chose. Il n'y avait pas de rythme particulier. Juste une battue. La chose la plus simple du monde. Comme si on vous demandait de frapper dans vos mains. Mais avec un verre et une cuiller. Quand je l'ai fait, ça n'a pas du tout donné la même chose que lui. Mon battement à moi était complètement irrégulier, désagréable à l'oreille.

 

J'ai longtemps cru que mon échec, ce jour-là, avait prouvé que je n'avais pas le sens du rythme. Mais c'était une question de chant plutôt que de danse, en réalité. Parce que ce qui m'a gêné et empêché d'avoir une belle battue régulière comme la sienne, ce n'est pas seulement une histoire de rythme. On danse beaucoup en Turquie, comme on chante beaucoup au Brésil. Les deux sont liés. Mais ce qu'a révélé le test de Levent Hoca, et que le Hoca d'Erzurum a passagèrement débloqué chez moi par intérêt, c'était surtout mon incapacité à chanter. À exprimer haut et fort un battement intérieur. Parce que c'était le bruit trop fort du métal contre le verre, qui m'avait surtout gêné pendant le test. Et que ce qui me différenciait de tous ces turcs qui chantent, et même de moi enfant, c'était une éducation qui m'avait aussi appris à ne plus laisser résonner ma voix. Ma voix au sens large, c'est-à-dire, en fait, n'importe quel bruit venant de moi. Qu'il s'agisse vraiment de ma voix, d'une cuiller et d'un verre, ou de n'importe quel instrument de musique, la politesse à la française m'avait appris à me faire aussi discret que possible.

 

Je crois qu'on ne peut pas être musicien dans ces conditions-là. Et je cherche aussi, aujourd'hui, à enseigner qu'on doit se rendre capable d'utiliser tous les instruments à sa portée : ne pas se limiter à un instrument qu'on croit maîtriser parce qu'on a pris des cours pour ça, mais oser souffler dans une trompette si on a une trompette à portée de main. Et si on n'en sort qu'une note, être capable d'utiliser cette note-là. Et donc, utiliser aussi sa voix au sens propre, dans la mesure où elle est l'instrument le plus naturel à tous. Le musicien qui n'ose jamais utiliser sa voix n'ose pas grand-chose, en fait… Et si on chante faux, vous me direz ? Je crois que personne ne chante définitivement faux. Que c'est seulement une question d'habitude d'utiliser sa voix. En fait, chanter faux, ça n'existe pas vraiment. On chante, seulement, ou pas. Dans le cas de celui qui a reçu une éducation européenne, et pas turque, oser chanter demande souvent un plus grand travail de lâcher-prise encore que de retrouver le plaisir de danser, et pendant ce travail, on donne effectivement l'impression de chanter faux. Mais même dans ce cas, on finira par chanter juste, si on se met vraiment à chanter. Parce que c'est tout le fond de la musique, le chant. Qu'on chante avec une cuiller, un bout de bois, sa propre voix ou un violon, chanter, c'est exactement ça, être un musicien. Donner à entendre son soi, sans honte pour ses faiblesses. Jim Morrison et Ray Manzarek ont formé les Doors le jour où Manzarek lui a révélé que le fait qu'il chante faux n'avait aucune importance, Bob Dylan couine franchement, et Janis Joplin chante terriblement faux sur ses meilleurs enregistrements. Mais ça pour chanter, elle chante… je crois que personne n'en disconviendra.

 

Alors aujourd'hui, moi aussi je chante, dans la rue… Et c'est ce qui attire les gens, et même parfois les musiciens et les journalistes…

 

 

Paimpol - Marché. Les musiciens l'apprécient

Surprise, mardi, devant la porte du Télégramme : Mylène et Jean, un couple d'accordéonistes, s'installent rue du Lavoir. Ils commencent à interpréter leurs morceaux favoris. Parmi eux, l'inévitable mélodie italienne " Bella ciao " et d'autres musiques traditionnelles. " On n'a pas joué depuis quelques jours.

https://www.letelegramme.fr

 

 

 

 

Chapitre 3 / Pour terminer, ma formation théorique (et pratico-théorique) et pédagogique

 

Pour le reste de l'histoire, j'ai donc été prof une dizaine d'années, et un prof plutôt apprécié par les parents et les élèves, qui avait un « bon contact », comme on dit. J'étais un peu atypique peut-être, mais surtout à l'écoute, ce qui est, d'après mon expérience, le seul vrai grand secret de la pédagogie. J'ai quitté le métier parce que je le trouvais aliénant, qu'il « manquait » de poésie, mais aussi et surtout parce que je le trouvais au final anti-poétique : non seulement il manquait de poésie, mais il allait contre. Contre ce qu'est la poésie au sens large, c'est-à-dire la capacité créatrice de chacun. En enseignant la musique, du moins si je reste en dehors des écoles de musique diplômantes et qui considèrent l'enseignement de la musique comme un enseignement scolaire, j'espère au contraire mettre mon savoir-faire pédagogique au service de l'expression personnelle et du plaisir de mes élèves.

 

D'un point de vue plus technique, ma formation initiale d'organiste, au conservatoire, m'a donné une bonne connaissance théorique de la musique, et de l'harmonie en particulier. Et aussi un certain nombre de recettes de travail qui permettent de ne pas échouer sur le banc de la répétition à l'infini des mêmes erreurs, où échouent beaucoup d'autodidactes en musique, et de ceux qui se disent qu'un tuto sur Youtube vaut un bon professeur.